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Christian Lapie
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Lorsque Christian Lapie a commencé à projeter ses figures anthropomorphes, frustres, génériques et adaptables, en principe, à toutes les situations, il ne pensait sûrement pas qu'un jour il conduirait son travail de sculpteur au cœur de l'Afrique. Qu'il soumettrait son primitivisme à l'occidental désormais bien calé dans les traditions artistiques modernes aux regards de descendants de sociétés tribales pour la plupart musulmans, parfois chrétiens, dans les deux cas élévés dans l'oubli des rites ancestraux et de leurs fondements ethnographiques. Son invitation à Ngaoundéré, la principale ville du Nord Cameroun (1), lui a permis entre 2001 et 2002 de développer une expérience unique de relations culturelles complexes.
Pour son projet camerounais, Lapie n'a pas modifié sa démarche : il serait irrésistiblement monumental en dressant ses ébauches de figures humaines, droites, hiératiques, fraîchement sorties de troncs d'arbres locaux voués ici à la construction, là au chauffage, donc en témoignant de son respect pour la forêt native. C'est au contact de la forêt amazonienne où il découvrait la puissance des forces naturelles que l'artiste a cessé d'arpenter le sol et le sous-sol lourd de morts de sa terre de Champagne, pour s' inventer un vocabulaire de base amenant l'humain. En même temps qu'il tirait ses figures grossières de troncs d'arbres, il les peignait en noir, signifiant autant son indifférence pour le matériau bois que son intérêt pour la symbolique commune à la plupart des cultures qui en émanait.
Les figures proposées par l'artiste relèvent d'un primitivisme qui renvoie à des images préhistoriques plus que tribales, trop humanisées qu'elles sont pour être totémiques. Ce primitivisme ne répond pas plus à des modèles de pure spiritualité, qu'il n'exalte les valeurs de la sauvagerie. A aucun moment, ses coupes de bois systématiques ne font penser à des êtres intermédiaires entre un état végétal et un état animal, ou entre un état animal et un état humain comme on en trouve chez nombre d'inventeurs occidentaux des arts premiers, en particulier chez les Surréalistes. Il n'y a pas le moindre soupçon d'animalité dans les figures de Lapie, seulement des ombres d'humains, de la présence et de l'absence, du vide et du plein, selon les contextes différents dans lesquels l'artiste situe le travail , après avoir reconduit son geste définissant le plus petit (ou plus grand) dénominateur commun de l'image de l'homme en toute neutralité. Son attitude est celle d'un artiste conceptuel et minimaliste, dont les figures n'auront d'histoire que dans une relation à un environnement spécifique. Selon le regard que porte le spectateur-créateur sur ces structures primaires laissant libre l'imaginaire, sur ces "troncs communs " ouverts aux vents de l'esprit, et même de la narration.
La ville de Ngaoundéré, " la montagne du nombril ", doit son nom à la forme d'une colline voisine, une sorte de mont chauve surmonté d'un boule de pierre qui fait image. Lapie a pris ce point de repère symbolique pour mettre en place son installation, disposant cinq groupes de figures dans l'espace urbain, ou dans la nature de telle sorte que leur site offre un point de vue sur le mont. L'autre lien symbolique avec la culture locale culturelle locale voulu par l'artiste a été de placer les figures de chaque groupe en demi-cercle, reprenant ainsi l'architecture du djaoulérou (2): l'espace traditionnel ouvert à tous, qui est construit à l'entrée des concessions, à l'articulation de la vie publique et de la vie privée, du dehors et du dedans.
En décembre 2001, alors que les figures de Lape venaient d'être fixées in situ, les remarques d' "usagers ", de passants, comme d'étudiants, et de culturels, montraient assez qu'elel n'étaient pas sources de plaisanterie. On pouvait, entre autres ( note 3 citations) recueillir cette affirmation : " Le travail que vous avez fait, vous verrez que personne n'y touchera jamais, parce que cela appartient au sacré et que pour le toucher, il faut se prémunir, à cause du mauvais sort ". Erreur: entre mai et septembre, apès l'élection d'un nouveau maire à Ngaoundéré, les " idoles " devenue enjeu politique, ont été détruites, par le feu, après avoir été entourées de pneus, comme pour un sacrifice. Christian Lapie n'avait sûrement pas mesuré l'effet de gravité que pourrait générer son primitivisme de proximité, malgré la distance voulue par la loi islamique. Ni que ses statues, de par leur ambivalence, de par leur inachèvement même susciteraient des interprétations autrement troublantes que dans les pays occidentaux où, quoi qu'on fasse même dans un espace de commémoration grave (4) une œuvre d'art reste une œuvre d'art."
Geneviève Breerette